Mettre à profit. Mettre à profit le temps, ne pas en perdre de trop. J’ai dû laisser quelques miettes de minutes sur les routes, quelques instants d’insouciance assise dans un vieil amphithéâtre, quelques secondes de rêverie béate. Et puis la vie vous prend par la main, je retourne à mon bêtement quotidien.
Trois semaines, est-ce donc cela ? Trois semaines d’un temps qu’on dit précieux. Trois semaines, un certain temps pour n’être pas là, ou pas à l’endroit exactement choisi, un bâillement de trois semaines. Un espace et un temps qui se font la tête.
Reprise, donc. Travailler à réconcilier espace et temps, récupérer un à un les résidus de secondes perdues entre deux villages, retrouver des mots, en apprendre de nouveaux.
Je poursuis activement, malgré parenthèses et autres détours au chemin idéal, mon apprentissage de l’arabe. Je fais désormais un échange avec une jeune fille qui parle aussi peu le français que je parle sa langue : nous apprenons avec l’anglais pour témoin de nos imperfections vocales, elle rêve de Paris comme j’ai rêvé de Damas. Le travail est long et contraignant, mais l’envie dépasse la lassitude, et je pense pouvoir déjà remercier mes deux mois passés à risquer, un jour après l’autre, de nouveaux mots. Chouay chouay, comme on dit ici, ça viendra…
Ce voyage au creux de mes nomades incertitudes m’a volé quelques plumes et avec elles un peu du courage dont j’avais tant besoin. Je n’oublie pas que je suis à l’endroit de toutes les contradictions, elles se révèlent indispensables au bon fonctionnement d’un pays que j’ai toujours peine à comprendre.
La tâche est maintenant ardue de décrire en quelques mots l’origine de mes craintes et de mes doutes, un seul peut s’en porter coupable : Théâtre(s). Si je n’en ai pas encore parlé, c’est sans doute que mon regard sur lui change encore tous les jours, c’est sans doute que je n’ai pas encore su quel fil tirer pour en découdre… S’il est un endroit, une zone d’ombre encore cachée par des dizaines d’années de silence, dizaines d’années lentement élaborées à faire de la médiocrité un art, et de la liberté un leurre, c’est celui-là même. Les créateurs d’aujourd’hui ont trop bien appris à se taire. Pire, ils ont appris à aimer se taire, pire, ils ont appris à ne pas connaître l’existence même d’une possibilité de ne pas se taire.
Encore une fois, il me faudra griffonner un nombre de pages pour l’instant incalculable pour tenir compte (en toute objectivité ?) des ficelles qui tiennent le théâtre en Syrie aujourd’hui. Quelles tentatives de mon côté, quelles colères noires et quelles larmes, quelles curiosités et quelles découvertes n’ont pas fini de se jouer de moi comme d’une marionnette. Je suis passée par tous les états déjà, mais pas celui du renoncement. Je cherche…
jeudi 3 janvier 2008
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