Mes chroniques vagabondes ont pris des vacances, vacances qui n’ont pas plu à mon humeur téméraire. L’Aïd a précédé Noël de quelques jours, suivis de près par le nouvel an : c’en est assez pour m’assécher. Peu de mots, en vérité, pour décrire ces moments de calme contraint, où les projets sont mis en suspension, et ma présence en instance. Pour contrer cette inactivité globale, j’ai voyagé. Les mains dans les poches et chaussures usées, je suis partie voir du pays, m’improviser touriste pour un moment que j’espère entre parenthèses, poser sereinement les yeux sur le reste du pays.
Alep étant classé dans le catalogue du déjà fait, je suis partie moins loin, à quelques dizaines de kilomètres de Damas. Homs, pour commencer, est une ville que j’ai découverte de loin, elle était mon port d’attache, duquel je partais à la découverte des antiquités et autres vieilles pierres. J’ai donc passé une journée à Hama, une ville qui avait l’habitude d’être ancienne. On dit d’elle qu’elle est calme et paisible, j’en retiens surtout le grincement strident de ses « norias » faisant concurrence aux chants du muezzin. De gigantesques roues de bois avaient l’habitude d’alimenter la ville en eau. On dit d’elle qu’elle fut rendue tristement célèbre en révélant la nature répressive d’Assad. En février 1982, 8 000 soldats ont envahi la ville pour écraser une rébellion des Frères Musulmans, un mouvement alors illégal. On parle de combats sanglants, de bombardements aériens, et d’attaques de chars. On parle de 25 000 personnes qui auraient péri suite à d’atroces massacres collectifs, dans une ville qui fut coupée du monde pendant un mois, sans eau ni électricité. Peu de traces, somme toute, de ce noir dossier qu’on préfère oublier. On a construit un Cham Palace Hôtel sur les cendres des maisons. Seules, sans doute, quelques femmes font trace du passé de leur ville : ici plus qu’ailleurs le voile noir est de rigueur.
J’ai ensuite fait route au travers des campagnes, en quête de vieilles histoires de chevaliers errants et de ruines romaines, à travers de vieux châteaux isolés dans le désert et de cités perdues, enfouies puis révélées, plus anciennes que le monde. La plus impressionnante fut la petite ville située à côté du château de Qala’at Al-Mudiq : un village que j’appelle Khattam Shud puisque les habitants qui la peuplaient ont été contrains de la quitter dans les années 50, vivant aujourd’hui dans des habitations plus modernes en contrebas. Ceci fut fait afin de permettre à une troupe d’archéologues de fouiller en toute liberté les sous-sols chargés d’histoire, ils n’en révélèrent finalement qu’un vieux temple bêtement rénové. Se promener entre ces vieux murs qui s’effondrent sous le poids de la solitude est un sentiment étrange, que traverser le temps qui passe sans le voir courir au loin. Il paraît que les villageois continuent encore aujourd’hui à venir pique-niquer en famille dans les restes de leur demeure familiale, et la petite église plus encore en ruine que le reste cache bien une petite vierge de papier pour qui aurait encore envie de s’y recueillir…
Le Djebel, cette mystérieuse montagne qui s’approche ou s’éloigne de vous sans qu’on s’en rende compte me conduit inévitablement au Crac des Chevaliers et autres châteaux de princes et princesses. Je fais alors de sages visites dans ce qui reste, et tente de déchiffrer dans les vieilles pierres les traces d’une vie quotidienne alors sans doute banale : on y mangeait sûrement ici, on dormait peut-être là…
Et puis la route, éternelle curiosité du voyageur errant. Routes sinueuses et bosselées, routes à perte de vue traversant le désert, routes qui traversent un petit village et puis un autre, arrêter la voiture le temps de déchiffrer un panneau en arabe, et repartir de plus belle, faire des vitres embuées un cadre au travers duquel la lumière décline ou s’excite, fuir la pluie ou courir après elle, chercher toujours plus après un sens à ces découvertes multiples, et n’en trouver point. Avoir l’éternité devant soi en un instant…
jeudi 3 janvier 2008
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