jeudi 20 décembre 2007

mercredi 19 décembre 2007

Alep (mettre au point).

C’est un abandon qui vous épie. Il pique au fond de la gorge.
J’ai versé mes premières larmes, elles étaient chaudes et amères.

Je partirai quelques jours à Alep.
Pour l’aventure, de nouveaux lieux encore inconnus, partir loin et voir plus près.

J’ai dormi et j’ai respiré, j’ai réfléchi et j’ai soupiré.
Alep est une jolie ville paisible dans de vieux murs de pierre blanche. Au nord du pays, elle est le croisement des marchandages turcs, kurdes et syriens. Elle tient debout toute fière de sa citadelle, et fait de jolis pieds de nez à la Damas de boue et de chaux, celle qui ne sait plus tenir ses maisons au rythme de son inflation galopante… Alep est le poumon de la Syrie, on y fabrique son savon, ses étoffes, qu’on transportera ensuite dans tous les souks du pays. Une ville de travailleurs. Il fait bon vivre les narguilés de fin de journée, les hammams qui crachent effrontément leur chaude vapeur, la purée d’aubergines (baba ghranouge, « la gâterie de papa », on s’en étonne peu, c’est plus que délicieux), les « bienvenue » dans un vieux reste d’hôtel quatre étoiles modestement nommé « le Baron », où on aime encore venir siroter une petite bière, en souvenir d’Agatha Christie chambre 28 ou quelque part par là…

C’est calme, presque trop. Mais plaisant, toutefois, de se glisser dans la peau d’une nouvelle venue, appareil photo à la main, sans s’inquiéter le moins du monde des hystéries théâtrales qui m’ont poussées à Damas. Un peu de repos était ici le but de cette petite entreprise.

C’est en partant qu’on regarde ce qu’on a laissé, je resterai trois jours avant de retrouver mon chaleureux monstrueux bazar Damascène.

lundi 17 décembre 2007

jeudi 29 novembre 2007

Apprendre

Apprendre à lire, apprendre à écrire, apprendre à parler.
Une page par mot, que tu liras de droite à gauche.
Répète après moi…

mercredi 28 novembre 2007

mardi 27 novembre 2007

Ou comment un simple claquement de doigts…

Un courant d’air somme toute, accompagné d’un petit son dur et sec. Puis plus rien. Sans doute un reste d’étonnement, une confusion qui s’attarde.

Les choses se font et se défont à la vitesse de la lumière, à Damas. Un jour, tu travailles sur un grand spectacle, celui qui fera l’ouverture d’une grande aventure, et le lendemain tout s’arrête. Un coup de téléphone, quelques sonneries tout au plus, et un verdict fatal, sans raison ni retour. Le spectacle n’aura pas lieu. Les conclusions t’appartiennent. Pas d’argent. Pas besoin, finalement, d’un objet aussi cher pour une cérémonie d’ouverture. Un joli discours suffira, peut-être une petite symphonie locale d’une demi-heure. Tu peux donc dire à tes comédiens qui répètent depuis deux semaines d’aller se changer, tu peux dire au technicien d’éteindre la lumière, au constructeur d’arrêter la machine, au metteur en scène de rentrer chez lui, et au scénographe de trouver un emploi à temps partiel dans un musée de province. Circulez, il n’y a rien à voir.

L’apprentie scénographe se frotte les yeux. De son poste d’observation des événements, elle croit faire un mauvais rêve. Elle se réveillera sans doute bientôt. Elle ne se réveille pas. Ne lui demandez pas ni pourquoi ni comment. Elle qui n’effleure que du doigt, elle qui éponge la vie théâtrale comme on éponge un surplus de gras qui s’est déposé peu à peu, que peut-elle en penser?

… Et variés.

Est-ce temps de faire sonner les premiers bilans ? Ménage de printemps du début de l’hiver, faisons tinter le cristal de mes deux petits pieds en terre arabe. C’est pour cette terre bien particulière que je suis venue, son sable et sa poussière, ses cendres et ses vieilles pierres. Chose peu aisée comme il se doit, je ne me destinai pas pour autant au nomadisme, le tourisme bédouin n’est pas ma tasse de thé. C’est du temps qu’il me faut, je me sédentarise, je prends racine. Passées les découvertes enfantines de l’Orient fantasmé, s’installe le quotidien du réveil-matin. Avoir assez de café pour demain, sa supérette du coin, le meilleur chemin pour s’y rendre. Mes yeux s’habituent à la lumière, je découvre celle, hivernale, des grands froids syriens. Ils piquent.

Quand l’enfant apprend à marcher, il veut courir. Déjà, je cours. D’ascensions vertigineuses en chutes de pression atmosphériques, je ne regarde surtout pas plus bas. Je joue l’équilibriste, un pied à Damas, l’autre dans les nuages.

En fait d’équilibrisme, Damas est sans doute la ville pour les amateurs de voltige. Je n’ai de cesse d’osciller entre grandes découvertes et déceptions amères, entre certitudes et indécisions, entre courses effrénées et calmes plats, entre mes questions et ses réponses, entre ici plus qu’ailleurs ou ailleurs plus qu’ici, pourquoi pas ? Je monte, je descends.

Mettons. Ce vertigineux plongeon dans l’albumine créatrice arabe n’est-il pas un terrain de jeu idéal pour l’apprentie scénographe que je suis ? Je me souviens mon année passée à travers des fantasmes d’un monde rêvé, au-delà de cette Méditerranée – frontière des Mille et Une Nuits et de tous les possibles. Je remplace aujourd’hui mes illusions par des réalités, j’efface les sacro-saintes distances travaillées et retravaillées par mes soins et ma valise culturelle, j’habite. Aujourd’hui alors, je questionne : n’était-ce pas cette distance, ou cette absence de l’ailleurs qui générait ma créativité ? Maintenant, me reste-t-il, en fait de distances, que celle qui me sépare de chez moi pour travailler ? En d’autres mots, est-ce l’ailleurs qui fait sens en moi ?

Une multitude de petits bouts de papiers de questions surpris par un courant d’air se posent sur l’enfant qui grandit.

jeudi 22 novembre 2007

D’hiver…

Quand il pleut à Damas on remarque qu’il fait beau ce jour-là. On devrait se réjouir, en effet, la ville commençait à suffoquer, à se rider, à craquer sous l’effet de la sécheresse. La montagne crachait ses poumons sur la ville comme pour se venger de la pollution qu’on lui inflige. Le Barada n’était plus qu’un simple filet d’eau jaune dans un lit bien trop grand pour lui. Tout n’était que poussière brune partout, cette même poussière qui donne à la ville cette teinte si particulière. Fine et insidieuse, cette voisine descendue du Qassioun s’invite facilement chez vous, s’installe confortablement, fait sa place. On finira presque par lui donner un nom…

C’est ainsi que l’on fait depuis toujours de l’eau un culte, un vice, un passe-temps, un luxe, une fierté, un leurre. Qui n’a pas construit sa maison autour d’une fontaine qu’on n’aura de cesse de remplir et de vider, de gratouiller, voire de chatouiller ? On en use et en abuse, comme pour mieux se faire croire qu’elle est un don inusable, comme pour mieux oublier que le fleuve a cessé, depuis longtemps, d’alimenter fièrement la ville.

On peut maintenant remarquer la multitude de citernes en plastique qui envahit peu à peu les toits de la ville, un fil rouge la sépare désormais du ciel. Deux robinets alimentent la maison en eau : on prend l’habitude de s’enquérir duquel est potable, l’autre servira pour la vaisselle. Chaque maison subit à sa manière les méfaits des carences de la ville. On remarque surtout de nombreux magasins d’aquariums qui égaient le quartier de leurs couleurs transparentes. Du plus petit au plus volumineux, du plus simple au plus bariolé : on adore la compagnie du poisson rouge. Est-il là lui aussi pour qu’on se souvienne ?

Que d’eau que d’eau ! Il pleut maintenant depuis deux jours sans discontinuer. J’ai peine à imaginer comment fait la ville pour absorber tout cela en si peu de temps. Une constellation de flaques profondes retrace la géographie de la ville, je sautille, j’évite les crocodiles. Les gros nuages noirs sont jalousement gardés par la montagne, on n’en voit plus le sommet. Les voitures continuent à se croire seules au monde : raz-de-marée et trombes d’eau finissent par avoir ma peau.

Ma chambre m’accueille aussi humidement que la rue : une jolie flaque orne gentiment mon carrelage, c’est qu’elle me sourirait presque ! Il me faudra subir du plic et du ploc cette nuit… Et pour ne pas faire les choses à moitié, je commence à trouver qu’il fait un peu froid, et qu’il est presque temps de faire marcher le sobia, un chouette poëlle à mazout qui est censé chauffer ma chambre cet hiver. Sous les bons conseils de mes amis les Syriens, je fais couler une bonne quantité de mazout avant de flamber, car il n’a pas servi depuis l’hiver dernier. Chose dite, chose faite. Mais voilà que le sobia s’énerve, il crache du noir. En l’espace d’un instant ma chambre est envahie d’une fumée épaisse : le tuyau fuit à l’intérieur. Je n’ai plus qu’à ouvrir mes 5 fenêtres aux vents moites et attendre que le reste du mazout se consume en fumée piquante. Le sobia, ça attendra. Je profite de l’absence de mon colocataire pour lui emprunter son petit chauffage électrique, et je m’endormirai dans les vapeurs d’essence tout en méditant sur l’invention géniale qui a remplacé en hiver la poussière de l’été : le poëlle à mazout.

mardi 20 novembre 2007

mercredi 14 novembre 2007

Nouvelle étape, nouvelles dispositions.

Un mois, donc, qu’étape après étape, d’une épreuve à une autre, je continue à mettre un pied en avant de l’autre, pour faire suivre encore un pied qui reviendra à l’avant, ainsi de suite… Ce n’est pas à pieds joints qu’on débarque en Syrie, mais pas non plus un saut dans le vide. Ou presque, car rien n’est jamais vraiment fini. Je ne marche pas pour autant dans les sables mouvants, je plane.

Je fête ce premier mois de marche par un petit pas hors de chez moi, je déménage. Je change de maison, je change de quartier, je suis cette fois chez moi. Je m’y sens bien, je fais mon trou, je prends racine, j’y suis j’y reste. Et c’est en mettant la tête dehors que je découvre un petit hammam tout à côté de la maison. Ouvert aux femmes le mardi, j’en profite. Il commence à faire bien frais à Damas, j’ai relégué mes tongs au placard et enfilé mes chaussettes, c’est la saison des bains chauds qui débute.
Une femme m’accueille à l’entrée avec une petite clé d’une petite boîte dans laquelle elle rangera mes affaires. Je vais me trouver un morceau de place parmi les femmes et les enfants qui s’agitent, et me déshabille. Il fait bon, ça sent le savon d’Alep et le sucre d’épilation, ça sent le thé et le narguilé à la pomme. Une femme me tend un morceau de boubou, une autre des claquettes humides, la dernière me prend par la main et m’entraîne dans les vapeurs. Je passe quelques minutes dans un brouillard blanc et opaque, à voir sortir par tous les pores de ma peau les journées de pollution damascène. Une grosse maman vient alors me tirer de ma torpeur vers un petit bassin. Elle me plaque par terre, m’asperge d’eau chaude des pieds à la tête, et se met à me gratter tout partout au gant de crin. Claque sur les fesses, retourne-toi. Claque sur les cuisses, me coince la main entre son bras et son sein, et que je t’enlève toute ta crasse. Attrape un pot de gel douche qui a le malheur de traîner là, et me shampouine la tête. Que d’eau, que d’eau ! J’abandonne enfin la maman à ses enfants et retourne respirer la vapeur. Je plonge rapidement dans un bain glacé, avant d’estimer que j’ai bien mérité un thé chaud et sucré.
C’est par ici que tout se passe : des vieilles dames en slip recouvrent d’argile la peau frêle de leur petite fille, d’autres ont tendu leur boubou dans un coin pour s’épiler, d’autres femmes magnifiques remettent leur voile épais avant de sortir, d’autres encore font tourner leurs bouffées de pomme en fumée… Il fait bon vivre et le temps est à côté de nous, mais c’est tout doucement qu’on finit par en sortir, l’esprit noyé et la peau douce, marcher à pas cotonneux dans les rues du quartier.
Le hammam a des allures de rituel initiatique, et j’en ferai bien une habitude. Des choses comme ça qui vous confirment de rester plus longtemps encore ici…

Jewazet

Un mois aujourd’hui depuis mon arrivée, un mois passé à Damas, un mois de découvertes et de nouvelles neuves, un mois d’acclimatation, de prises de température, de prise de rythme, un mois déjà de hauts et de bas, comme il y en aura encore. Un mois, et ça continue, toujours. Bon anniversaire.

Pour fêter cela, mon passeport me rappelle à l’ordre : je dois aller pointer mon mois passé, et cela de même le mois suivant, et les autres encore à venir. Je dois payer d’une bonne demi-journée mon temps passé dans le pays. Je vais au Jewazet, le bureau tant redouté de tous les ressortissants étrangers, le marasme procédurier des administrations syriennes. L’anti-sympathie à toute épreuve, l’endroit où rien n’est jamais acquis.

Le Jewazet donc. Un bâtiment embrumé de tabac et de thé brûlé, d’uniformes kakis et d’encre à tampon. Ici comme partout ailleurs, il faut s’armer de toute sa patience, et de toute sa largeur d’épaules pour éviter l’écrasement. On respire un bon coup, et on se lance.

Rez-de-chaussée. D’une petite cage à lapin d’un mètre sur deux, joliment ornée du sérieux portrait du cher Président, sort une grosse tête à moustache et à caquette verte, accompagnée de deux grosses mains agitées. Dans l’une, un tampon. Dans l’autre, un paquet de feuilles. Une de ces grosses mains, celle du tampon, semble indiquer vaguement l’escalier qui doit fatalement m’emmener au premier bureau, ma première feuille tamponnée de bleu sur mes talons. Je grimpe.

Premier étage. J’arrive devant une série de petites salles de classe, en chacune d’elles une série de bureaux. Sur chacun de ces bureaux, une montagne de papiers qu’on peine à gravir, à la recherche de notre nouvel homme-tampon. Il faudra pour cela passer l’épreuve de la savonnette, glisser habilement d’une personne à une autre, pousser l’un, éviter l’autre, avoir l’air d’avoir tout son temps, mais poser énergiquement son passeport sur le bon bureau au bon moment. Patience certes, mais détermination. Point de file d’attente ici, je dois savoir ruser. Une fois à destination, il faudra attendre l’ultime gorgée de thé de mon homme-tampon, qui extirpera alors difficilement de son costume vert son paquet de cigarettes, tirera une bouffée, puis une autre. Dans un nuage bleu, j’entends :
- Un mois.
- Un mois, quoi ?
- Un mois, visa.
- Non, visa, six mois.
- Un mois. Timbre.
- Timbre ? Comment ça ?
- Timbre, en bas dehors. 15LS. Revenir.

Me voilà empruntant à nouveau le chemin du retour, la montagne de papiers, la foule d’hommes costumés et de femmes voilées, le couloir, les escaliers, l’homme à grosses mains doublé de la tête de son Président, enfin, la lumière du jour. Où vais-je trouver ce timbre à 15LS ? et pourquoi, d’abord ? Je remarque dans la foule qui s’agglutine sur le trottoir un homme qui tient de tout petits morceaux de papiers dans les mains. Voilà mon homme-timbre.
- Photocopie.
- Photocopie, quoi ?
- Photocopie, passeport.
- Photocopie. OK. Où ?
- Là bas, dans la rue.

J’ai donc entre mes mains mon passeport, son double bon marché, un papier blanc maculé d’un gros tampon bleu, et un timbre minuscule que je peine à ne pas perdre. C’est enfin accompagnée de tout mon matériel que je reprends l’ascension. On respire un bon coup, et on se lance.

Le Jewazet (qui veut dire le bureau des passeports) est enfin prêt à dévoiler ses dessous : je parcours tous ses étages, j’entre en chacun des ses bureaux, du plus poussiéreux au plus somptueux, pour finir, enfin, dix tampons plus tard, chez l’homme à l’ultime signature. Dans un large bureau de bois laqué, entre le portrait de deux enfants et le bouquet de fleurs en plastique, sous le regard bienveillant, toujours, de Président, je fais subir à mon petit passeport l’ultime affront d’une signature râpeuse et distraite. Il s’en remettra.
- Fini ?
- Yalla, fini.
- Fini, fini ?
- Fini. Terminé.

Jusqu’au mois prochain. J’en tremble encore.

mardi 13 novembre 2007

Bab Sharki

Voilà une autre porte de la vieille ville.
Petit clin d’œil aux copains de diplôme, ils se reconnaîtront…et me reconnaîtront !

Damas, contradiction n°3.

Je discute tranquillement avec une amie à la sortie de l’IFPO (l’Institut Français du Proche-Orient), quand un homme nous aborde en nous demandant si nous sommes françaises. Notre réponse positive est suivie de grands gestes énervés, l’homme s’emballe. Dans un anglais incompréhensible, nous entendons toutefois qu’on devrait avoir honte, que vraiment c’est inhumain, intolérable ce qu’on a fait, 100, que dis-je, 200 enfants africains, qu’on a, oui, nous, emmenés de force hors de chez eux ! Comment quoi ! Jamais vu de choses pareilles ! Je m’efforce de rassurer le bonhomme en arguant d’abord que cela fait quelques semaines que nous sommes à Damas, et que, tout de même, c’est un peu fort de venir nous accuser de ce qu’on n’a pas fait à un bon millier de kilomètres de chez nous. L’homme ne décolère pas, et je mastique ma culpabilité : tenter d’avoir au quotidien une attention lucide sur les informations, oui c’est difficile, et certains d’entre nous sommes là justement pour se rendre compte qu’on nous trompe, bien souvent, dans les médias français, et la réalité est une chose qu’on ne sait pas dire à la télé, et s’il pouvait, lui aussi, faire cet effort de discernement entre ce qu’on lui raconte dans sa télé et ceux qui vivent le quotidien…
Ce qu’on raconte dans sa télé ? Je n’en sais que trop peu. Mais jamais pourtant je n’aurai osé lui demander s’il assume à lui tout seul la responsabilité de probables assassinats de députés anti-syriens au Liban ou de la politique intérieure de son pays. Ici, la politique est une chose que l’on préfère taire. Comment dites-vous ? La démocratie ? Elle est belle l’idée du pays des Droits de l’Homme, elle t’emmène jusqu’en Syrie porter le poids d’un gouvernement que tu ne choisis pas.

À quelques pas seulement, au Centre Culturel Français et Le Monde de papier dans les mains, j’apprends que l’homme ne me parlait pas des intolérables expulsions des sans-papiers commandés par notre nouveau gouvernement, j’en ai douté un moment, mais sans doute de cette ONG qui a voulu « sauver » (?) des enfants de la guerre au Darfour en les embarquant clandestinement dans un avion à destination de familles françaises.

Comment allons-nous appeler cela : un « simple malentendu ayant pu provoquer des dommages collatéraux mettant en danger la diplomatie française à Damas » ?

lundi 5 novembre 2007

...suite....

Le sommeil.

Tu apprendras à régler ton sommeil au rythme des appels à la prière, des cloches des églises, des autoradios des voitures qui démarrent au coin, des poubelles qui n’ont pas d’horaire à proprement parlé, et des miaulements des chats du quartier. Tu prendras facilement l’habitude de te coucher tard, et de te lever tard. Tu sauras aussi que tu peux dormir à ton aise le vendredi matin, jour de congé des musulmans, et le dimanche matin, jour de congé des chrétiens. Tu feras avec la sortie des classes de l’école d’à côté. Tu dormiras bien, parce que tu es fatigué.

Le temps.

Tu sauras aisément régler ton horloge au rythme syrien. Un rendez-vous à 6h correspond à un rendez-vous à 6h30, voire 7h. Tu seras rarement pressé, parce que tu ne pourras pas aller plus vite que les gens qui marchent tranquillement sur le petit trottoir étroit bordé de voitures. Tu t’habitueras à te faire klaxonner, et tu te pousseras sans sourciller, car tu sais que les nombreuses voitures de Damas sont prioritaires sur les piétons. Tu n’auras plus peur de voir s’approcher une voiture à 2cm de tes pieds, car tu sais qu’elle finira par s’arrêter. Tu sauras aussi laisser ton paquet de feuillets à photocopier pour revenir le chercher dans la soirée. Tu ne te souviendras jamais, par contre, si le CCF est ouvert le dimanche et fermé le vendredi, et si tu peux aller au café internet le samedi. Tu pourras par contre t’acheter ce dont tu as besoin à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit dans l’épicerie du coin.

Les ragots.

Tu veux t’installer, tu cherches un logement. Tu optes pour la solution de la chambre chez l’habitant, qui te paraît être la moins chère du moment. Tu visites plusieurs endroits avant de faire ton choix. Tu vas t’installer dans un quartier de la ville, cette fois ce sera dans le quartier chrétien. Tu dois connaître quelques règles de vie quotidienne. Ici, les femmes emmènent des hommes à la maison, les hommes, pas. Pour cette raison, certaines familles n’acceptent que des hommes, pour pas faire d’histoires dans le quartier. Si une famille loue plusieurs chambres, et qu’une femme s’y installe, les autres locataires seront par conséquent des femmes aussi. Tu ne rentreras pas avec un homme dans la maison, tu n’inviteras pas un ami à dormir. Un couple qui cherche un logement est un couple marié, bien sûr. Si tu choisis de t’installer dans un quartier musulman, tu feras aussi attention aux allées et venues chez toi, ou pas. Tu peux décider que tout cela ne regarde personne. Tout le monde te connaît déjà dans le secteur, toi, tu ne connais personne. Rares encore sont les jeunes syriens à s’installer en colocation. Ils vivent chez leurs parents, puis se marient. Si les parents ont une grande maison, le jeune couple s’installera dans une partie de la maison.

petites scènes de vie quotidienne et autres curiosités…

La douche.

La douche, tu la prends le matin. Le soir, il n’y a de l’eau qu’au petit robinet où tu peux te laver les mains et les dents. Par conséquent, tu fais ta vaisselle aussi le matin, et tu en profites pour remplir des bouteilles d’eau au cas où l’envie te prend, le soir, de te faire cuire du riz.
Pour prendre ta douche, le matin donc, tu vas chercher ton briquet, le jerrican de mazout, et ton savon. Tu brûles un petit morceau de PQ imbibé de mazout, que tu jettes précautionneusement dans le réchaud, et tu peux aller prendre ton petit-déjeuner. Il faut à l’objet de ta propreté un bon quart d’heure pour se chauffer. Quand l’aiguille est à 40°, tu peux y aller. Si tu fais un shampoing, tu veilles à ne pas l’éteindre avant la fin, tu risques de finir par une douche froide.

Les toilettes.

Tu apprendras assez rapidement qu’il ne faut en aucun cas, où que tu sois, jeter ton PQ dans les toilettes. Tu disposeras pour cela d’une petite poubelle, qu’il te faudra vider régulièrement, cela va de soi. C’est un coup à prendre, une question d’habitude.

Les formules de politesse.

Ce sera la première chose que tu apprendras. Où que tu sois, tu sauras les utiliser avec tact, demander des nouvelles de toute la famille, et des enfants, et de la santé… Si tu es un peu pressé, tu déclineras poliment l’invitation à t’asseoir boire un café. Tu prendras l’habitude de ne pas t’asseoir à chaque fois, parce qu’il arrive qu’on n’ait rien à se dire, de toute façon.

Les transports.

Tu ne sais pas encore lire l’Arabe, tu empruntes donc un taxi pour tes déplacements. Le taxi est facilement repérable : il est jaune, vif, il klaxonne tout le temps, il est partout. Tu feras un petit geste de la main et tu t’installeras à l’arrière, parce que tu es une femme. Tu feras de ton mieux pour indiquer ta destination au chauffeur, rares sont les chauffeurs qui parlent l’anglais. Tu veilleras avec soin à ce qu’il allume le compteur, s’il en a un. S’il n’en a pas, tu pourras évaluer, peu à peu, avec le temps et l’habitude, le prix de la course. Tu apprendras donc vite à dire place, rue, à gauche, à droite, ici, merci. Alors, chaque trajet aura son histoire. Tu entreras tantôt dans un taxi joliment bariolé au volant moumoute, ce pourra être un taxi de chrétien, tu auras alors des petites croix qui pendent un peu partout et des images de Jésus ou de la vierge. Ce pourra être un taxi de musulman, tu pourras alors entendre de jolis enregistrements de prières. Toujours, la radio t’accompagnera de ses airs de musique populaire arabe. Certains chauffeurs seront bavards, d’où tu viens, que fais-tu ici… D’autres te donneront des nouvelles des grèves des transports en France, d’autres allumeront leur compteur en râlant, tu te feras alors engueuler parce qu’à Paris, vois-tu, c’est plus cher. Va lui expliquer qu’à Paris, tu prends le métro… Parfois même, tu sortiras du taxi au bout de quelques mètres en claquant la porte parce qu’il ne veut pas te faire payer moins de 100, alors que tu sais très bien que c’est 50.
Tu sais à présent lire l’Arabe, tu peux donc prendre un microbus, qu’on appelle communément service. C’est une petite camionnette à 8 places que tu appelleras du même signe de la main une fois que tu auras veillé à ce qu’il parte bien dans la direction qui t’intéresse. Il s’arrêtera s’il n’est pas plein. Tu t’installeras gentiment où tu pourras, et tu sortiras une petite pièce de 5 que tu donneras au chauffeur. Tu veilleras, bien sûr, à ne pas laisser passer l’endroit où tu veux t’arrêter.

vendredi 2 novembre 2007

31 octobre

Retour à Damas.
Température extérieure : 23°
Le Barada n’a pas gonflé, il n’a pas plu donc, et la poussière témoignera que la montagne nous surveille toujours.
Le vendeur de falafels au coin de la rue s’appelle «Express Youssef».
C’est bon de rentrer chez soi.

Beyrout, comment dire...

Beyrout, c’est, comment dire…
Beyrout, c’est…

Disons plutôt. Je pars deux jours à Beyrout. Un week-end. Si peu.

Je vais pour ce faire contacter un service. Quelqu’un qui sera payé 600 Livres Syriennes pour me faire gravir la montagne, accompagnée d’autres voyageurs qui, tout comme moi, désirent se rendre au Liban. Le chauffeur ne part pas s’il ne remplit pas la voiture : trois à l’avant, trois à l’arrière. Le chauffeur passera me chercher à 5 :30 du matin à Bab Touma (c’est le nom de mon quartier, c’est le quartier chrétien, dans la vieille ville, c’est le nom d’une de ses portes, parce que bab veut dire porte). Non, finalement, il passera à 6 :30. Bon.
Je suis la deuxième, je prends ma place à l’arrière. Ce qui veut dire que nous avons encore trois personnes à aller chercher dans la ville, d’un quartier à un autre.
Nous pouvons enfin envisager de sortir de la ville. Je découvre pour la première fois les bidonvilles de Damas, ses quartiers construits à la vas-vite, ses tours d’immeubles à peine terminées qu’elles ont pris la teinte poussiéreuse de la montagne. Fait froid ce matin.

Je vais arriver à Beyrout. Beyrout est à une centaine de kilomètres de routes sinueuses dans la montagne. On monte, on descend, on est arrivé. Comment dire que…

On monte, je vais arriver à la frontière. Premier poste : je sors mon passeport, tampon. Deuxième poste, je remplis un papier nommé « exit ». Tampon. Troisième poste, la voiture est fouillée. Quatrième poste, je remplis un papier nommé « entry », je ne paye pas de visa pour deux jours, je vais faire du tourisme, oui, je suis française, oui, j’ai une adresse à Beyrout, tampon. On repart. Nous n’oublierons pas de nous arrêter au Duty Free avant de passer le dernier poste-frontière. On repart. Nous voilà au Liban. Une pause petit-déjeuner s’impose, un café turc, une galette au fromage.

Nous allons arriver à Beyrout. Juste le temps de se déboucher les oreilles, nous sommes à 2 000m d’altitude. Oui, il neige beaucoup ici, l’hiver. J’ai peine à le croire.

Comment dire que…

Les premiers à nous accueillir ici seront les chars blindés, militaires endormis, sacs de sable et autres mitraillettes. La route tourne et tourne encore. Un pont gigantesque qui doit faciliter la liaison des deux villes est totalement éventré. Bombe israélienne. On prendra la vieille route.

Beyrout, comment dire que…

Comment dire que c’est un très beau pays, que celui-ci. Comment dire qu’il ne reste rien, ou pas grand-chose. Comment faire sentir les trous d’obus dans la montagne, les maisons déchirées, les tours de verre et de béton armé qui les remplacent, à une vitesse affolante. Comment voir les traces du passé, ailleurs que dans les gravats. Comment reconnaître l’orient de l’occident. Comment croire que tout est différent, ici, de l’autre côté. Comment dire « c’est Beyrout ici », sans peser ses mots, comment le penser bien fort mais préférer se taire. Comment faire sentir la folie créatrice d’une ville qui toujours renaît. Comment entrer dans la ville sans penser aux restes de mon enfance, comment trouver Beyrout aujourd’hui. Comment faire croire aux autres ce qu’on voit ici. Comment dire que, Beyrout, ni plus ni moins qu’une ville aux autres semblables, dans toutes ses différences.
Je ne perçois que très peu, à travers la vitre de la voiture. Deux jours, c’est évidemment trop court. Et l’histoire d’une ville qui m’est racontée quartier par quartier : là, tu vois, c’est l’endroit où est mort Rafic Hariri, oui, une voiture piégée. Ici, c’était très beau, avant, des vieilles maisons. Là, c’est l’ancien-nouveau quartier, des tours construites dans les années 70, là, non, c’est pas un immeuble bombardé, il n’a juste pas eu le temps d’être terminé. Là, c’est le quartier juif, sont presque tous partis, et là, le quartier chrétien à majorité sunnite aujourd’hui, le quartier musulman chi’ite ici, et à gauche les camps palestiniens. Oui, il y en a d’autres aussi au nord de la ville. Là, non. Là, c’est moche vraiment moche ce qu’il s’est passé pendant la guerre.

Comment dire que je n’ai rien vu, peu, si peu de Beyrout. Mais vu la mer, senti l’air. C’est beau. Je vais revenir. Promis. J’ai beaucoup à apprendre ici aussi. Comment vous dites ? Rester un moment, oui, quelques mois, pour comprendre ce que c’est. Quelques mois, je reviendrai. Mais j’ai encore des choses à faire à Damas, vous savez, j’essaie d’apprendre l’Arabe. Ici, tout le monde parle français, ça peut pas pour progresser.

Comment dire « à bientôt » en arabe ?

Au travail...

Puisque je suis maintenant chez moi, puisque j’ai maintenant pris le rythme de la vie damascène, je cherche du travail. L’assistanat que je fais avec Bissane va se terminer rapidement, le spectacle doit être prêt pour début janvier. Nous allons bientôt passer dans la phase de construction du décor. Nous nous sommes vues plusieurs fois, j’ai pris connaissance du texte, en résumé par Bissane puisqu’il est écrit en arabe. Une conteuse racontera l’histoire de Damas, ses lieux, ses guerres, ses rituels… Nous avons relevé les éléments qui nous intéressaient : le Barada, fleuve de Damas qui n’est plus, le Hijaz, gare de Damas qui n’est plus. Nous avons construit une maquette, recherché des matériaux, pris des photos, appris des choses et d’autres encore sur la ville. Le projet va maintenant passer dans les mains du metteur en scène d’abord, puis dans celles des constructeurs. Ces derniers ne parlant pas ou peu le français ou l’anglais, je vais lâcher le bébé. Le spectacle promet d’être grandiose, nous disposons de toute la machinerie de la grande salle de l’Opéra, de dispositifs vidéo, d’un grand nombre d’acteurs, de danseurs, et de musiciens. Nous ne disposons pas d’une totale liberté d’action, cela va sans dire.

J’ai enfin fait mes books. Ils sont ce qu’ils sont, cela ira pour le moment, je crois. J’en ai déposé deux aux bureaux de Damas 2008, un qui j’espère parviendra dans les mains de Hanan Kassab Hassan, grande directrice et programmatrice, un autre dans les mains de Liwa’a, qui est en charge de toute la partie théâtrale syrienne. J’ai rencontré le directeur de la section théâtre de l’Institut d’Art Dramatique, qui me conseille de rédiger un projet pédagogique pour animer un workshop de scéno avec les étudiants. Quelque chose avec un rendu à la fin, du moins quelque chose de visible. Ça me plairait vraiment. Il me conseille vivement de rencontrer une nouvelle fois Liwa’a, afin qu’elle me fasse rencontrer des jeunes metteurs en scène syriens. Bissane pense que c’est une bonne idée, seulement il faudra alors que j’embauche quelqu’un pour la fameuse partie technique du travail : c’est une chose que je ne peux décidément pas faire toute seule ici, je peux peut-être voir du côté des étudiants.

J’ai donc quelques soirées de travail en perspective. Je m’accorde deux jours de répit à Beyrout avant de courir, ça me changera les idées. De plus, les élections ayant lieu dans une dizaine de jours, il me semble que c’est le bon moment. Après, on sait pas trop qu’en penser, ici…

Visions

On me demande des images, des images donc que voilà. Cela fait maintenant deux semaines que je suis arrivée, et cette forte impression de n’être pas partie. Les rues, les places, les quartiers ont peu changé, et mon regard continue de buter sur les mêmes lieux, ma curiosité n’a pas changé non plus. Pour donner alors ce qui pour moi est vraiment Damas, je retourne me promener dans le Bzouriyé, le souk des épices. À défaut de pouvoir faire partager les odeurs, je vous envoie les couleurs. C’est, je crois, l’endroit qui m’a le plus manqué pendant mon absence.

J’avoue ma difficulté, je l’ai toujours eue, à prendre des images, ici. La vie court partout, et j’ai beaucoup de mal à l’arrêter. J’ai un regard circulaire, tout a lieu dans tous les sens, de haut en bas, jusque derrière moi. On siffle, un taxi me fait signe de me pousser (klaxons ostentatoires comme on n’en fait pas ailleurs…), un vélo passe, trop tard, il est déjà loin. Cela expliquera sans doute les photomontages, tentatives risquées de dépasser le cadre, aller voir au-delà, tout montrer, prendre de la place, voir en grand… Une autre excuse, et qui n’est pas des moindres : la vieille ville est toute serrée, imbriquée, labyrinthique, si bien qu’il est impossible d’avoir un peu de recul sur les choses. Les rues sont étroites, ruelles, culs-de-sac, les gens de Damas construisent donc vers le haut, jolies tentatives d’atteindre un morceau de ciel.

Comment dire chez moi...

L’oiselle s’est installée, plus de temps pour l’oisiveté. Elle court partout, elle papillonne. Elle a trouvé quelqu’un qui lui donne des cours d’arabe deux fois par semaine, elle apprend à parler. Elle connaît maintenant tout ce qu’on trouve dans une maison (ou presque), tout ce qu’on trouve dans la ville (ou presque). Comme une enfant, elle récite ses leçons tous les soirs dans son lit, elle a même scotché tous ces mots un peu partout chez elle. Le mur est haut, mais pas insurmontable.

Elle va au théâtre, le soir. Ce qu’on appelle ici l’Opéra : un gigantesque bâtiment flambant neuf, qui sent un peu la culture d’élite, un peu le consensus, mais peu de Damas, finalement. Une pointe d’Orient quatre étoiles, mais si peu de ce désordre tel qu’on le perçoit dans ses rues, si peu de cette foule désorganisée du souk Hameddiyé, si peu de cette poussière qui descend de la montagne en ces jours secs et chauds…

Elle est un peu perdue, souvent. Elle oublie de regarder derrière elle, quand elle avance. Elle se fraye un chemin, elle ne sait pas lequel. Elle ne retourne pas sur ses pas, elle a rarement les pieds sur terre. Elle n’est pas étudiante, ici non plus, mais elle n’est pas plus touriste pour autant. Elle a déjà visité l’essentiel, elle s’est perdue dans ses souks, s’est reposée dans sa Grande Mosquée, elle a visité le musée archéologique, mais évité le musée de l’armée, elle a vu la ville d’en haut, perchée sur le mont Qassioun, elle s’est vue en bas, sillonnant les ruelles de la vieille ville. Elle fait connaissance avec tous les chats du quartier, cherche ci, cherche ça…

Elle veut travailler, mais son visa ne veut pas. Elle doit pour cela trouver un contrat, et s’engager alors dans le labyrinthique consortium des « expat » : photos d’identité x4, test du sida x1, test de la tuberculose x1, papiers à remplir x10, attentes dans les couloirs x6. Elle ne sait pas combien de temps elle restera, mais elle sait qu’il lui faut 3 ans pour apprendre l’arabe. Elle ne sait pas combien de temps elle restera.

Elle veut travailler. Elle rencontre Bissane, qui lui propose de l’aider : elle travaillera sur le spectacle d’ouverture de Damas 2008, à l’Opéra. Le spectacle retrace d’histoire de cette même ville, elle se documente. Elle est belle, l’histoire de cette ville. On dit que c’est la plus vieille ville du monde. On dit qu’en son sein coulait un fleuve qui savait être la fierté des Damascènes. Il est aujourd’hui une vulgaire bouche d’égout. On dit qu’y sont apparues les premières icônes ; temples païens, églises, et mosquées se sont côtoyés, ils se regardent encore. On raconte même qu’elle a gardé intacts les vestiges de son passé, là-dessous. Couche par couche, la ville s’est construite, déconstruite, reconstruite. Damas, c’est le passé et le présent qui se regardent.

dimanche 21 octobre 2007

Premiers pas... l'oiseau fait son nid

Je ne crois pas utile de retranscrire ici toute l’épopée de ma recherche d’appartement, je risque d’en fatiguer plus d’un, et c’est un peu comme dans un labyrinthe, on finit toujours par revenir au point de départ.

Tout commence par quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… Les premiers personnages de mon histoire sont les Petites Sœurs de Damas, mes anges gardiennes, mes petites mamans damascènes. Elles connaissent bien, peut-être, la sœur de machin, tu sais, le fils de l’ami qui habite au coin de la rue, on m’a dit qu’elle louait une chambre chez elle, allons voir. Nous allons voir. Madame ne parle ni le français, ni l’anglais. La famille habite le rez-de-chaussée, elle loue deux chambres à l’étage. C’est une belle maison arabe, mais un souk pas croyable et très mal entretenue. La chambre est spacieuse cependant, deux fenêtres sur la rue. Passons les détails, je promets de donner ma réponse dans deux jours.

Il me reste donc deux jours pour en voir le maximum avant de me décider. Deux jours de folie furieuse, entre les chambres déjà prises par d’autres étudiants, les chambres vraiment tristes, prisons-miteuses-du-bloc-soviétique avec un chouette drapeau du président survolant la porte d’entrée, les chambres très chères… Je commence à pleurer sur mes rêves d’orient déchus, une belle maison blanche et sa petite cour ornée de fleurs et agrémentée d’une fontaine, ce n’est tout simplement pas couleur locale. Il faudra faire avec, et je suis là pour me glisser dans la vie damascène, pas pour me faire croire à ce qui n’existe pas. Damas en 2008, c’est néons fluos et peinture laquée marron-et-or, on s’y fera…

Ici intervient le premier accessoire de mon histoire : le téléphone arabe. Efficacité prouvée, grande envergure du réseau, et gratuité totale. On se contentera d’une première rencontre pour provoquer toutes les autres, en toutes situations (le milieu théâtral en est le témoin, et meilleur représentant). On se doit à cet endroit d’ajouter à notre histoire la foule de figurants anonymes, curieux passeurs d’informations (plus ou moins justes), petits pions commerçants, rôdeurs, voisins avisés ou concierges de rues. Le téléphone arabe peut être envahissant, à manipuler avec précaution.

Damas, contradiction n°2

Damas n’oublie pas ses années passées. On peut se promener dans ses rues, dans ses ruelles sans remarquer tout le talent mis à dissimuler des intérieurs somptueux, des maisons arabes tournées vers le centre, une petite cour, une fontaine, des fleurs. Il faut pour cela avoir le cran d’ouvrir une porte, et d’y glisser un regard furtif, un mar’haba (bonjour) peut-être…
Mais ce que Damas ne m’autorise pas, c’est le privilège d’une petite boite à lettres accrochée à ma maison, ce simple lien si anodin entre le dehors et le dedans, entre ici et ailleurs. Après tout, à quoi bon posséder cet objet inutile ici, le courrier, à force d’avoir été méticuleusement décharné, a fini par disparaître. Les Damascènes s’en sont fait une raison : on n’enverra à l’étranger que des cartes postales, le courrier administratif est glissé dans une enveloppe qu’on ne prendra pas la peine de fermer (à quoi bon ?). Un étranger en pays syrien utilisera donc ce qu’il appelle la valise diplomatique, une sorte de couloir parallèle qui lui permet de bénéficier d’échanges épistolaires par voie express, sans passer dans les mains de quelque curieux. La valise, accessoire essentiel de tout voyageur !

samedi 20 octobre 2007

15oct. 2007

Température extérieure : 20°C. Petite brume de chaleur.
Fin du ramadan, on va fêter l’aïd.
Ce qui veut dire sûrement qu’il m’est donné un jour de répit : je ne trouverai pas de carte de téléphone, le CCF est fermé, hotmail même est en veille intensive.

Damas, contradiction n°1

On raconte qu’il s’est construit une base militaire secrète au bord de la ville, non loin d’un grand bazar. Ce qui se fait se fait, si tu veux te rendre au bazar, tu demandes à ton taxi de te déposer près de la base militaire secrète. Un secret arabe, secret de polichinelle ?

on commence...

14 oct. 2007

On commence habituellement un voyage par un départ. Si départ il y a, le mien est fait pour se perdre. Des méandres administratives françaises, d’un mélange vaporeux de détails techniques, des derniers trucs à régler, des choses qu’on va laisser pour un moment vivre sans nous, avant de les retrouver au tournant d’un retour.

Pour bien faire, il faut savoir glisser. D’une porte à une autre, je serai tantôt étudiante, touriste à mes heures, demandeuse d’emploi, s’employer à rentrer dans une case, puis une autre. SDF pendant quelques mois, je glisse d’une maison à une autre pour mieux quitter les lieux, n’appartenir nulle part, être partout quelque part, une part de moi-même qui s’accroche encore avant le départ.

Je commencerai donc ce voyage par une arrivée.
DAMASCUS INTERNATIONAL AIRPORT 22 :35
Nouvelle arrivée de nuit à Damas. Il est visiblement difficile de survoler la ville le jour, cette cachottière.
L’homme qui vient me chercher en voiture m’appellera Leila. Il dit que c’est mon nom arabe. Il dit que ça veut dire nuit. Il dit que c’est plus simple.